Joël de Rosnay : « Clones et robots, voyages galactiques : ce que l’avenir nous réserve vraiment… »

Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT) dans le domaine de la biologie et de l’informatique, Joël de Rosnay est Président exécutif de Biotics International et fut de nombreuses années conseiller du Président de la Cité des sciences et de l’industrie (aujourd’hui Universcience), dont il fût directeur de la prospective et de l’évaluation jusqu’en juillet 2002.
(Cette interview a été réalisée en 2005. En fin d’article vous trouverez une autre intervention de Joël de Rosnay, datée de 2015, histoire de voir ce qui évolue en 10 ans).

La science-fiction est-elle la fille de la révolution industrielle ?

Joël de Rosnay : Je ne pense pas, parce que depuis les Grecs et les plus anciens écrits, des penseurs ont imaginé ce que pourrait être les utopies du monde futur, mais sans avoir les moyens techniques et les outils industriels pour prévoir des voyages dans le temps, ou dans l’espace, comme l’avait fait Jules Verne. Léonard Vinci a été un extraordinaire auteur de science-fiction, et bien d’autres avant et après lui. Je crois que c’est un thème récurrent de vouloir sortir de notre sphère de pensées actuelles pour essayer de se penser à cinquante ans voire à deux ou trois siècles… C’est ça qui est passionnant. En même temps, cela donne des idées aux scientifiques et alimente la recherche…

Les fameux robots R2D2 et C3PO ne seront bientôt plus des utopies ?

Il faut réaliser que George Lucas les a inventés à la fin des années 70. En trente-cinq ans, il y a eu des progrès considérables, surtout du côté japonais. Notamment chez Hitachi et Honda, avec des robots qu’on appelle anthropomorphes, c’est-à-dire doté de bras et de jambes et qui sont capables de marcher, de monter des escaliers, de les descendre, de jouer du piano, etc. Même s’il y a eu beaucoup de progrès, on est encore loin du robot qui va aller chercher dans le frigidaire une canette de bière à la demande de son propriétaire. Néanmoins, je pense que dans dix à quinze ans, il y aura des robots joueurs et des robots domestiques qui ressembleront un peu à ce que George Lucas avait prévu dans Star Wars.

Joël de Rosnay : "Clones et robots, voyages galactiques : ce que l'avenir nous réserve vraiment..."

Le cap le plus important qui reste à franchir est celui de l’intelligence artificielle. Dans les années 1980/90, on pensait pouvoir mettre dans une machine, ce que l’on croit être l’intelligence humaine. Or, comme nous n’arrivons même pas à définir nous-mêmes ce que c’est que l’intelligence, difficile de la programmer dans une machine ! Par ailleurs, l’intelligence s’appuie sur des symboles, des valeurs, de l’affectif, de l’émotif, dont le robot est totalement incapable. La nouvelle approche a donc consisté — plutôt que d’aller du haut vers le bas, de l’intelligence humaine vers les robots — d’aller du bas vers le haut, c’est-à-dire de partir des organismes les plus simples, comme des vers, des mouches, des fourmis, des abeilles, pour essayer de comprendre comment ils apprennent eux-mêmes, comment ils s’orientent par rapport à leur environnement et sont capables d’exécuter des tâches complexes. C’est la nouvelle approche que l’on appelle la vie artificielle, plutôt que l’intelligence artificielle. Elle consiste à fournir à un robot très simple, des capacités d’apprentissage par couches successives, lui permettant d’apprendre de lui-même en fonction de son environnement.

L’armée de clones décrite dans Star Wars pourrait-elle voir le jour ?

Est-ce qu’un clone biologique est possible ? La réponse est oui, évidemment, et presque malheureusement. Parce que cela pose des problèmes éthiques, absolument fondamentaux, qui sont tout nouveaux dans l’histoire de l’humanité. Pourquoi dis-je que c’est possible ? Parce qu’on est déjà arrivé à cloner des animaux et faire en sorte que la fameuse brebis Dolly par exemple, et maintenant des chats et des chiens qui sont morts et dont les maîtres sont prêts à payer des sommes assez considérables pour les « ressusciter » à partir d’une cellule, c’est une réalité. Déjà des entreprises aux États-Unis proposent de faire « renaître » un animal disparu, un chien ou un chat, à partir de quelques cellules contenant son ADN. C’est une possibilité qui s’applique aussi aux humains même si la barrière de bioéthique est évidente. Ce sont des expériences qui sont interdites dans le monde entier. Il n’est pas impossible que quelques personnes tentent dans leur coin des expériences de ce type pour cloner un être humain. Mais vous comprenez évidemment que ce sont des actions qui sont considérées contre nature et fortement rejetées par la communauté scientifique, et évidemment par l’humanité en général.

Le clone est identique du point de vue génétique, mais pas de celui de la psychologie…

Il ne faut pas trop fantasmer sur les clones. C’est une vieille idée qui circule depuis une trentaine d’années dans le monde de la science-fiction et de la biologie. Axel Kahn (1) dit que la bio-copie d’un individu identique à lui-même est une hérésie contre nature, dans la mesure où la force de la vie, c’est la diversité. Donc, si on « refabrique » des êtres identiques, on abolit la diversité. Deuxièmement, il ajoute que si on refait un clone à partir de quelqu’un qui a vingt, trente, quarante ou cinquante ans, ce clone aura peut-être biologiquement les mêmes caractéristiques, mais en aucun cas, sa trajectoire humaine. Sa vie, son éducation, les épreuves, les événements que cette personne a rencontrés dans sa vie ne seront pas les mêmes. Donc, il est tout à fait improbable, même s’il a les mêmes gênes, cellules ou tissus, qu’il puisse avoir la même personnalité.

Pourra-t-on réaliser certaines des prouesses technologiques de Star Wars grâce aux nanotechnologies ?

Les nanotechnologies, par les possibilités démultipliées qu’elles offrent, comme la chimie au début des années 20/30, va révolutionner, toute une série de domaines, depuis la médecine, la robotique, la cosmétique, l’industrie pharmaceutique, les peintures, les capteurs solaires, le militaire, et beaucoup d’autres secteurs. Pourquoi ? Parce que les nanotechnologies consistent à fabriquer des assemblages complexes de molécules pour faire, par exemple, des nano-assembleurs, des machines qui vont assembler d’autres machines. Et ce à partir d’un jeu de Lego qui consiste à assembler des molécules et des macro-molécules en connaissant leur propriété d’assemblage. C’est une technologique extrêmement générale qui bien entendu s’appliquera aux technologies spatiales, ne serait-ce que pour des revêtements spéciaux. Par exemple, on peut imaginer que les revêtements d’une navette spatiale — au lieu de tuiles fragiles qui se détachent, occasionnant des graves accidents — soient formés par des revêtements en couches minces, extrêmement résistantes, quasi métalliques, capables d’absorber la chaleur. On peut même imaginer que la coque du vaisseau soit recouverte d’une peinture nanotechnologique (et elle existe déjà), susceptible de capter l’énergie solaire et de la renvoyer dans des circuits. Ces peintures pourraient aussi bien être utilisées pour peintre les toits des maisons dans les villes, et collecter une quantité très importante d’énergie pour l’usage domestique.

Joël de Rosnay : "Clones et robots, voyages galactiques : ce que l'avenir nous réserve vraiment..."

Certains spécialistes disent que dans 150 ans, on pourrait vivre 1 000 ans. Dans ce cas, sera-t-on obligé d’essaimer dans la galaxie ?

Ce sont deux grands thèmes de science-fiction qui ont été repris récemment par deux auteurs très connus : Ray Kurzweil, dans son livre sur la longévité (1), où il dit effectivement que si l’on vit quarante ou cinquante ans de plus, on pourrait ne plus mourir, en se transplantant des organes, par génie tissulaire interne; et un autre chercheur anglais, Aubrey de Grey (biologiste de Cambridge) dont je parle dans mon livre « Une vie en plus« , sur la longévité justement. Ces auteurs sont très controversés parce que beaucoup pensent que la mort est nécessaire à la vie, et que maintenir en vie artificiellement toute une série d’êtres humains, serait contraire à l’évolution biologique et à la nature. Faudra-t-il essaimer dans la galaxie ? Pourquoi pas. Il est prévu qu’éventuellement, en allant essaimer sur des planètes proches, puis vers des planètes lointaines, l’humanité va continuer à se développer. Mais la question n’est pas vraiment là. D’une part, ces voyages auraient un coût énorme en énergie, puisée sur la terre ou même dans le Soleil. D’autre part, ce n’est pas une expansion de l’humanité à l’extérieur de notre terre dont nous avons besoin. La vraie question se trouve dans notre capacité à aménager la terre, à régler les problèmes démographiques, à apprendre l’échange, la solidarité et le partage, avant d’aller se disséminer dans la galaxie.

À voir également :

Comment vivrons-nous en 2050 ?
Intervention de Joël de Rosnay à l’Université d’été de l’innovation du groupe Caisse des Dépôts – 8 septembre 2015


Interview réalisé pour la Cité des Sciences par i-Marginal 2005

Photo de Une : Joel_de_Rosnay_par_Jean-Daniel_Chopin, R2D2 et C3PO, Gordon Tarpley, PS-Hoth Set (cc)

(1) Axel Khan est membre du Comité consultatif national d’éthique et directeur de l’Institut de génétique moléculaire de l’hôpital Cochin à Paris (ndlr)

(2) Fantastic Voyage: Live Long Enough to Live Forever

« Une vie en plus » – La longévité, pour quoi faire ?
Joël de Rosnay, Jean-Louis Servan-Schreiber, François de Closets et Dominique Simonnet
Seuil, Points Essais 2007

Site Le Carrefour du Futur de Joël de Rosnay

Jean-Rémi

New Media journalist and Publisher

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