Rencontre avec Dan Simmons, le maître d’Hypérion

Du QI à la Vie Artificielle, les visions brillantes et provocatrices de l’auteur de la grande saga de science-fiction Hypérion.

Avant l’an 2000, les journalistes Ariel Kyrou et Jean-Pierre Simard ont rencontré Dan Simmons, peu après la sortie du dernier chapitre d’Endymion. J’ai retrouvé cette interview dans mes archives, datée de novembre 1998  — mais que je n’ai pas trouvé en ligne — d’où cette re-publication.

Ariel Kyrou et Jean-Pierre Simard  : Toute la série d' »Hypérion », et plus particulièrement ce dernier volume, est marquée autant par la question religieuse que par la question scientifique. C’est par la science que nous aimerions commencer notre entretien. Car si vos univers sont totalement hallucinants d’imagination, ils semblent bien prendre comme lointain point de départ la réalité scientifique d’aujourd’hui, pourquoi donc ?

HypérionDan Simmons : Vous avez raison. Mon space opera de science-fiction développe sans aucun doute des questions mystiques ou métaphysiques, mais, fondamentalement, je suis un rationaliste. Je me sens beaucoup plus à l’aise avec pensée des lumières qu’avec la pensée mystique à quatre sous du New Age américain. Je suis passionné par la physique quantique ou la théorie du chaos. Ce sont des sciences qui ouvrent des perspectives folles et en arrivent tout naturellement à des questions métaphysiques du type de celles que se posaient les philosophes du Moyen âge. Vous m’avez dit que vous êtes allé à Los Alamos. C’est un endroit absolument fascinant. J’ai littéralement fait un pèlerinage là-bas, pas seulement à cause de l’histoire de la bombe atomique qui y a été conçue, mais à cause des personnalités extraordinaires qui sont passées dans cet immense centre scientifique, des gens comme Robert Oppenheimer bien sûr, mais aussi des Prix Nobel, des physiciens qui y travaillent aujourd’hui… Lorsqu’on passe une journée là-bas, on ressent physiquement l’intensité du lieu, une puissance qui n’a pas disparu et transparaît autant au travers de murs que par les scientifiques que l’on y rencontre.

Lorsque j’ai été journaliste à Actuel, j’ai moi-même réalisé un reportage qui m’a amené à Los Alamos et au Sante Fe Institute de Santa Fe, juste à côté. J’ai été sidéré, à l’époque, par la densité métaphysique sidérante des sciences de la complexité, de la physique contemporaine ou surtout de la Vie Artificielle, autant de disciplines dont on sent les échos dans votre bouquin, autant de sciences qui sont un véritable carburant pour l’imagination la plus débridée… Ces sciences ont effectivement une densité métaphysique, n’est-ce pas ça que vous avez senti ?

Oui, c’est là, elle rode, cette métaphysique. Je n’ai pas de penchant particulier pour la physique taoïste telle que le New Age voit la physique contemporaine. Mais je me suis rendu compte au Nouveau-Mexique, à Los Alamos, à quel point nous sommes déjà très loin au-delà du monde newtonien. Peu de gens l’ont compris, mais la science n’est déjà plus strictement cartésienne. Je me souviens, là-bas, d’un des savants qui ont été à l’origine des sciences de la complexité. Je le voyais, immobile, en train de regarder les nuages. Il n’allait pas aux réunions. Il ne publiait rien. Non, ce que le passionnait, c’étaient les nuages. Il adorait, plus que tout, prendre l’avion pour les scruter d’en haut; étudier leurs formes fractales, imaginer leurs mathématiques complexes. Ils ont fini par lui sucrer ses subventions de voyage ! Qu’à cela ne tienne, puisqu’il devait rester à terre, il s’asseyait tranquillement, prenait une cigarette, l’allumait, fumait une taffe et regardait la fumée monter lentement. Plus fort encore, il fumait dans une pièce fermée, quittait la pièce puis revenait un quart d’heure plus tard pour observer les nuages de fumée qui s’y étaient formés… En fait, sans cesse, il réfléchissait aux formes et schémas qui ont conduit aux théories de la complexité. La force créatrice, elle est là, immense, dans cette histoire, dans ce personnage incroyable. Si je n’étais pas écrivain, c’est ça que j’aimerais faire, aller et venir, la tête en l’air à explorer la fumée et les nuages pour manigancer une nouvelle théorie fractale…

À un moment de « L’Éveil d’Endymion« , vous racontez les origines du Technocentre en citant nominalement l’un des scientifiques de la Vie Artificielle, qui a créé des sortes d’êtres virtuels sous forme de programmes parasites qu’il a notamment lancés dans Internet. Comment en êtes-vous venu à cette science, la Vie Artificielle ?

Par le livre de Kevin Kelly, qui a été rédacteur en chef du magazine américain Wired, « Out of Control » (Version PDF en ligne de son livre sur Neo-biological civilization, dispo ici. NDLR). J’ai dévoré ce bouquin. J’ai trouvé des correspondances formidables entre mes écrits et la philosophie développée par Kelly, notamment cette idée que les programmes d’Intelligence Artificielle ne pourraient jamais créer quelque chose de proche de la vie. En tant que non-spécialiste, lorsque j’avais lu des documents sur l’Intelligence Artificielle pour « Hypérion » et ses suites, j’en étais arrivé à la même conclusion. L’Intelligence Artificielle ne s’intéresse qu’au cerveau, qu’elle dissocie du corps. Alors que selon les principes de la Vie Artificielle, l’intelligence ne peut venir que de la vie. Il faut donc d’abord créer un environnement propice aux machines primaires, afin qu’elles interagissent dans un univers physique ou une véritable simulation d’un univers physique, créer une sorte de boîte où la machine virtuelle ou réelle puisse se cogner contre un mur ou contre d’autres machines, virtuels ou réels, ou puisse déplacer des trucs. L’idée de base c’est qu’il faut interagir avec un environnement pour apprendre, et qu’il n’y a pas d’intelligence sans apprentissage… Kelly donne des exemples fascinants de petites machines futées qui, prises une à une, sont plus idiotes qu’un microbe, mais qui, à l’instar des fourmis, donnent l’impression d’agir intelligemment lorsqu’elles agissent ensemble… L’idée que la vie précède l’intelligence est essentielle. C’est pourquoi il vaut mieux créer des petites choses de Vie Artificielle qui se débrouillent, autonomes, si l’on veut un jour créer une véritable Intelligence Artificielle…

Mais quand vous avez commencé la série avec « Hypérion », vous ne connaissiez pas du tout cette science de la Vie Artificielle ? Au fond, c’est plus tard, en la découvrant, que vous vous êtes dit : « Ooohhh, mais c’est exactement ce j’ai écrit !!! »… (rires)

Effectivement, c’est l’idée de science-fiction qui est venue en premier. J’ai écrit le premier roman d' »Hypérion » sans avoir rien lu sur la Vie Artificielle, et surtout avant même que quiconque ne se mette à parler d’Internet. Avant même Internet, j’ai créé un monde où les gens vont et viennent dans ce que j’appelais l’infosphère, la sphère d’information interstellaire. Ce n’était que de l’extrapolation sur une réalité en gestation, un peu comme l’avait fait William Gibson avec « Le Neuromancien » au milieu des années 80. Ce qui m’intéresse dans l’idée des intelligences autonomes de la Vie Artificielle, c’est une simple question : comment pourraient-elles évoluer ? Comment ces petites bêtes virtuelles que Tom Ray a lancées sur Internet pourraient-elles évoluer à partir de leur soupe de données primordiale jusqu’à l’infosphère des centaines et centaines d’années plus tard ? Il n’y aurait pas de grands projets humains d’IA, mais de petits organismes artificiels que nous programmerions et qui évolueraient rapidement dans une sorte de cyberspace archaïque… Et, comme je le disais, j’ai imaginé tout ça, je ne sais comment, avant même de posséder un ordinateur, avant même Internet…

Au centre de tout ça, il y a l’idée de contrôle… Faut-il tout contrôler ou au contraire accepter de ne pas tout maîtriser, de laisser les machines évoluer sans vraiment savoir où cela pourrait mener, ce qui est, au fond, la grande obsession de la Vie Artificielle… Cette idée du contrôle atteint d’ailleurs son absolue dimension avec le technocentre et le Vatican dans « L’Éveil d’Endymion », non ?

EndymionComme on dit, « La vie se taille la route »… C’est clair que le Technocentre n’est plus sous contrôle depuis longtemps… J’aime l’idée qu’au fond rien n’est sous contrôle, que la croyance en ce contrôle n’est souvent qu’illusion. Même dans les années 50, je ne suis pas sûr que les ordinateurs géants et leur évolution étaient vraiment sous contrôle, et cela ne me gêne absolument pas qu’ils ne l’aient jamais été. Je suis d’accord avec la thèse de Kevin Kelly, à savoir que les machines, les super-mémoires magnétiques et tout ça sont la grande contribution de l’espèce humaine à l’évolution. J’en suis sûr : nous avons déjà perdu leur contrôle. Et quand ces millions de différentes petites choses cybernétiques interagiront, personne ne sera en mesure d’en prévoir les conséquences à terme. Je suis sûr que Bill Gates n’a aucune idée de la façon dont il est en train de refaire le monde d’ici cinquante ans…

Quelqu’un nous a dit, à ce propos, qu’avant d’écrire, vous avez travaillé dans l’informatique, et plus précisément avec Bill Gates…

(Rires) Avant de vivre de mon écriture, j’étais instituteur en fin d’école primaire. Mais en réalité, ouais, d’une certaine façon on peut dire que j’ai bossé un peu pour Bill Gates. C’était il y a trois ou quatre ans. Microsoft m’a embauché pour créer un jeu interactif à partir d' »Hypérion ». Auparavant, j’avais travaillé pour la télévision, avec vraiment de petits budgets. Lorsque j’écrivais un script, chaque fois il valait mieux que je demande : euh bon, combien de plateaux ? Combien d’acteurs ? Deux acteurs plein temps seulement… Pas beaucoup non ? Et un autre avec quelques répliques ? Et en guise de plateau, tu te retrouves avec deux prises dans le hall d’entrée (rires). Alors, avec les gars de chez Gates, j’ai commencé par poser les mêmes questions. Imaginez le dialogue :
– Combien puis-je créer de scènes ?
– Oh… Environ deux cents mondes…
– Vous voulez dire deux cents scènes différentes ?
– Non non, deux cents mondes différents, avec autant de personnages et de scènes et d’environnements que tu le souhaites dans chaque monde…
– Whaoooo My God !
C’était sidérant, cette gamme de possibilités ! Et puis ces équipes techniques qui devaient créer les Intelligences Artificielles du jeu… le projet a démarré. C’était vraiment drôle, mais lorsque Bill Gates s’est associé à Steven Spielberg pour créer Dreamworks, ils ont réduit les équipes, et, en étudiant les projets en cours, ils ont conclu que le projet « Hypérion » était hors de prix, et ils l’ont tué…

Le travail sur un projet pareil est-il similaire du travail réalisé pour votre dernier livre par exemple ?

Non, pas du tout. C’est tout le contraire. Lorsqu’on écrit un roman, alors toutes les clés sont au fond de vous, vous les cachez au lecteur jusqu’au dénouement final. Alors que, pour le jeu, il fallait au contraire ouvrir toutes les voies possibles dès le démarrage. En plus, créer sur écran une navigation dans l’espace et dans le temps, c’était un pari fou. On avait tout déconstruit pour écrire une histoire tout sauf linéaire, comme en une série d’histoires parallèles…

Et ça allait où ?

Je me demande (rires). Le truc vraiment bien, c’est que cela n’était plus le projet de mon imagination, mais celui d’une équipe de gens eux-mêmes imaginatifs qui faisaient leurs propres choix… Ils réagissaient sur une scène d’une page du bouquin et en faisait un truc dingue et complètement essentiel pour trouver un indice ou je ne sais quoi d’autre. Ils étaient dynamiques, ils avaient leurs idées, ils voulaient peupler mes univers hypérionesques, à partir de quelques phrases que j’avais écrites ils étaient désireux de créer toute une imagerie visuelle… C’était une sorte de jeu, tout sauf rigide, comme de la géométrie ouverte. Ca pouvait aller n’importe où, et c’est ça qui était formidable…

Et ça s’est cassé la gueule…

Ca s’est cassé la gueule (rires).

Avez-vous envoyé « L’Éveil d’Endymion » à Tom Ray que vous citez ou à Kevin Kelly que vous remerciez pour l’influence de son livre sur la Vie Artificielle ?

Non, j’ai honte d’avouer que je ne leur ai pas envoyé.

Vous avez eu des réactions de leur part ?

Non, j’espère que je n’ai porté atteinte à leurs recherches… Peut-être leur en avez-vous parlé ?

Non, pas vraiment… De toute façon, les scientifiques aiment qu’on use de leurs recherches tant que ça reste de la fiction très éloignée de leur réalité… D’ailleurs, on trouve trace d’autres recherches dans le bouquin, par exemple les réseaux neuronaux, qu’on utilise pour tenter de simuler le fonctionnement du cerveau ou créer des ordinateurs parallèles…

C’est juste, j’ai utilisé la métaphore des réseaux neuronaux, que j’ai découverte quand je me suis mis à lire des docs sur l’Intelligence Artificielle. Vous savez, je suis convaincu que la science-fiction ne prédit pratiquement rien. Elle extrapole, mais ne prédit pas. Je me rappelle, la première fois où je suis tombé sur un ordinateur dans un livre de SF, il s’agissait de machines gigantesques, d’immenses machines à penser basées sur les bonnes vieilles machines de la Deuxième Guerre mondiale. Quand j’étais gosse, personne n’a vraiment été capable de me donner des tuyaux sur le futur…

Peut-être, mais prenons le cas de Philip K. Dick. En tant que telle, la réalité virtuelle n’existait pas dans ses livres. Mais il y avait son obsession pour les univers parallèles, et, en un sens, avec ses visions philosophiques sur le temps et l’espace, il n’était finalement pas loin de prédire ce qui allait se passer avec la réalité virtuelle, non ?

C’est juste. Il a prédit la réalité virtuelle parce qu’il en était en vérité très loin. Dick avait une espèce de schizophrénie. Il a énormément pris de drogues, et je suppose que la vision de réalités virtuelles est le résultat logique de ce genre d’expériences. Il est devenu de plus en plus paranoïaque, et cette paranoïa a fleuri dans ses livres… Elle venait, me semble-t-il, de la façon même dont il vivait. C’est pour ça que cela me fait rigoler quand les gens me disent, à propos de je ne sais plus quel film : « oh, c’est un concept si original, cet enfant élevé sans savoir même qu’il vit dans show T.V., que tout autour de lui est artificiel, qu’il n’est entouré que d’acteur… » Mais Dick a inventé ça il y a plus de trente-cinq ans dans ses bouquins !

Il y a un détail étonnant dans la série d' »Hypérion » : alors que des tas de sciences vous inspirent comme on l’a vu, on n’a pas l’impression que la race humaine s’est mise aux évolutions génétiques…

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Dans « Endymion », le changement par la génétique est combattu par l’Église, redevenue d’une puissance hallucinante grâce au cruciforme qui rend les hommes immortels… C’est l’institution, c’est l’Église qui interdit les manipulations génétiques, par conservatisme… Autrement dit : ce n’est pas la race humaine qui choisit de rester humaine, c’est le technocentre, les intelligences autonomes, qui veulent que nous restions tels que nous sommes. Mais vous avez raison : le prochain siècle sera celui des biotechnologies. Le projet du génome humain, le décodage de notre ADN, c’est la nouvelle ruée vers l’Or. On se retrouve dans l’Amérique des westerns d’il y a cent ans : un gène ? Une mine d’or dans les parages ? J’en prends possession ! Les implications de ce mouvement, et de cette façon dont nous pourrons déterminer notre futur génétique sont renversantes, et la SF y a à peine touché…

N’y a-t-il pas danger à vouloir maîtriser notre évolution par la génétique ?

Ce n’est pas tant une question de danger que de potentiel. Avec l’énergie atomique, oui, on pouvait parler de danger. Il fallait une centralisation, trop d’État pour contrôler, et avec ça des bateaux russes qui se baladaient tranquillement sur la mer du Nord avec des bombes nucléaires dans leurs cales, sans que cela n’agite personne… Tandis qu’avec la manipulation génétique, on va entrer dans la tragédie humaine, la tragédie de la vie. Les gens vont tricher, contourner les lois pour profiter de la génétique, avoir des enfants plus beaux, plus intelligents… La société humaine va changer de fond en comble. Bruce Sterling a une image pour ça : il parle de « post-humain ». Dans son roman, cette post-humanité naît de l’allongement de la vie, d’une quasi-immortalité. Lorsqu’a cent dix ans, vous êtes physiquement actifs et intellectuellement alertes, vous n’êtes plus un être humain comme les autres. Immortalité ou empire de la génétique, je crains qu’il ne se passe la même chose que toujours : un paradis, réel ou illusoire, mais quoi qu’il arrive réservé à une infime minorité de gens friqués, qui concentrent à eux seuls le pouvoir et l’argent, et qui les utilisent pour vivre le plus longtemps possible dans leur niche dorée au mépris de la masse…

Dans votre livre, l’Église contrôle tout par le biais du technocentre, justement parce qu’elle offre l’immortalité, et ce choix signifie le refus de penser, la fin de la diversité et l’immobilisme total…

C’est là tout l’enjeu : la volonté de tout contrôler crée la mort. La première fois que je suis venu en France, il y a six ans, des amis ont tenté de me convaincre lors d’une discussion qu’Internet était un complot américain pour saper les cultures…

Yeah…

Ils me disaient qu’Internet était dirigé par Al Gore, qu’il contrôlait tout, et que son but était la destruction de la culture française… Non non, un tel contrôle est impossible, et c’est bien là l’intérêt d’Internet. On ne peut nier qu’Internet puisse contribuer au nivellement des cultures, voir les détruire insidieusement, mais ce n’est certainement pas pour ça qu’Internet est contrôlé par une agence du gouvernement américain…

On retrouve le bouquin de Kelly, « Out of Control »…

C’est juste. Internet, c’est une révolution, car c’est vraiment la première fois que la race humaine crée quelque chose qui se développe par soi-même, comme un organisme tentaculaire, qu’on ne contrôle pas, qu’on ne comprend pas, et dont on ne comprend pas les implications. Mais on ne fait pas réellement attention à ça, parce qu’Internet est par ailleurs utile.

Votre idée est donc que la prétention de la génétique à tout contrôler ou à l’inverse la prétention de contrôler strictement la génétique sont plus dangereux que l’absence de tout contrôle sur le mouvement de la génétique ?

En quelque sorte. L’absence de tout contrôle s’appelle l’évolution. Il y aura des tas de mauvais plans, des abus de pouvoir, des tentatives de contrôle au niveau des nations, mais en fin de compte, que ce soit bien ou non, l’ingénierie génétique va se développer… et elle va changer quelque chose de l’humanité. La génétique va changer l’essence même de l’être humain. Un jour, un journaliste est venu me voir dans mon chalet dans le Colorado. Parce que je suis un écrivain de science-fiction, il voulait m’interroger sur le clonage humain. « Alors, les clones, c’est l’histoire de Frankenstein ? », me demande-t-il… Je lui ai répondu : « D’abord, on a déjà plein de clones, ça s’appelle de vrais jumeaux. S’agit-il de monstres inhumains ? C’est juste intéressant. Maintenant, ouvrez grande la fenêtre et regardez : la nature a déjà découvert le clonage; vous voyez ces arbres d’aspen (aspirine), mon chalet est dans un bois d’arbres d’aspen (aspi-rine), et ces arbres ne constituent en réalité qu’un unique organisme, cloné par les racines… Le clonage, ce n’est pas nouveau. La Nature a découvert ce type de technologies il y a bien longtemps déjà, et ça marche très bien. Je n’ai pas peur des clones, car la nature les a fort bien testés.

Alors, faut-il contrôler le clonage ?

Refaisons un détour par Internet. Ni Gore ni Clinton n’y comprennent rien. Comme vous le savez, ils ont tenté de faire passer des lois pour censurer et contrôler Internet comme s’il s’agissait d’un réseau de télévision; et ils pensent toujours que c’est un réseau de télévision à contrôler… Je me souviens du jour où ils ont essayé de faire passer cette loi, et que tous les écrans sont restés vides en signe de protestation sur Internet. Gore et Clinton ont la même attitude par rapport à la biotechnologie, en particulier par rapport au clonage… On n’en connaît rien, mais on fait des lois contre le clonage humain, pourquoi ? Pourquoi devrait-on faire des lois contre le clonage humain ? En ce moment il y a ce Texan qui dépense 2,3 millions de dollars pour cloner son vieux chien; il adore ce chien qui va mourir bientôt, alors il veut le retrouver d’une manière ou d’une autre…

Il le fait donc cloner…

Oui. Il a donné 2,3 millions de dollars à l’Université du Texas pour qu’ils créent des chiots à partir de la trace génétique de ce chien. Au bout de sa vie. Si cela se produit, bientôt quelqu’un dira : « Ma fille est en train de mourir de la leucémie, nous sommes millionnaires, nous voulons dépenser notre fortune pour avoir un enfant qui sera le clone de notre fille en train de mourir, cette nouvelle enfant, sans leucémie, sera en quelque sorte sa soeur jumelle, et notre fille morte revivra d’une certaine façon au travers de sa jumelle génétique… » Et là on entre dans des débats moraux, éthiques, bioéthiques…

Et vous en pensez quoi, de ce débat ?

Je pense que la plupart du temps il n’a aucun sens. Une fois la porte ouverte, l’homme s’y engouffre, quels que soient les dangers. Ne serait-ce que pour soigner les cancers et les maladies génétiques, les biotechnologies ont un avenir inouï. Et il y aura toujours des gens pour vouloir en faire des usages interdits… Finalement, à quoi sert l’interdiction ? Il faut prendre l’homme tel qu’il est, et avancer avec pragmatisme. Quitte à pousser le bouchon un peu loin, dans le même ordre d’idées, je me demande bien pourquoi on ne pourrait pas tout tenter dans les écoles et ailleurs pour élever le QI humain. Il y a un vrai tabou sur la question aux États-Unis. Il y a trois ou quatre ans est paru « The Bell Curve », un pensum qui attaquait de front ce problème du Quotient intellectuel. « The Bell Curve » a été le bouquin le plus controversé aux USA de ces vingt dernières années. Il a subi toutes les attaques possibles pour ses choix méthodologiques, semble-t-il à juste titre. Mais il a remué une question essentielle. J’ai bien aimé en discuter avec des sociologues et des professeurs. Car, la triste vérité, c’est que, pour n’importe quel boulot, y compris débarrasser les tables dans un restaurant, le meilleur moyen pour choisir quelqu’un, c’est de lui faire passer le test de QI; ça n’a pas à voir avec le boulot lui-même, mais la personne la plus futée s’organisera la meilleure stratégie pour débarrasser le plus de tables possible dans le temps minimum, or c’est illégal aux USA de faire passer un test de QI pour n’importe quel boulot…

Sauf que le problème du livre, si je m’en souviens bien, c’est qu’il traitait de façon quasi mathématique, qui se voulait ultra-rationnelle, de problèmes tout sauf rationnels, au point de donner quasiment une légitimité à un certain type de racisme qui aurait pu être démontré par la mesure du QI, oubliant le contexte même de ce genre de mesures…

C’est juste. Mais là, je ne parle que du point de vue des employeurs, sans considérer le contexte. Or, de fait, la façon la moins gratuite de choisir un employé en peu de temps reste malheureusement de faire passer des tests de QI aux candidats. C’est regrettable, mais il faut l’admettre, et ce d’autant, qu’à la limite, c’est moins injuste que de juger sur un CV… Ce que je reproche à notre système éducatif, c’est son aveuglement, son incapacité à considérer les outils pour ce qu’ils peuvent apporter sans se focaliser sur les problèmes potentiels. À l’école, jamais on ne fait passer de tests de QI, trop cher et dangereux… Or on sous-estime le rôle de l’intelligence, dont une part seulement il est vrai peut se mesurer par un test de QI. Aux États-Unis, on fait tout pour garder le plus longtemps possible ensemble, dans les mêmes classes, les enfants de niveaux d’éducation différents. C’est un système que je préfère à la sélection qui frappe les écoles européennes dès la classe de sixième. Moi, j’aurais sans doute été très tôt dirigé vers une école professionnelle… Notre système a donc du bon. Mais, d’un autre côté, je suis sûr qu’on crée chez nous sans s’en rendre compte une discrimination vis-à-vis des gosses les plus futés. Dans le secteur public, génération après génération, on décourage les initiatives de ces gamins plus éveillés. Les parents les plus riches les mettent alors dans le secteur privé, pour qu’ils aillent de l’avant, et l’on crée ainsi, parmi ces enfants les plus intelligents, entre ceux dont les parents ont les moyens et ceux dont les parents n’ont pas les moyens, une sélection par l’argent pire que tout… Il n’y a pas vraiment de problème en ce qui concerne la lecture. Un enfant de huit ans peut être capable de lire Aristote et le faire chez lui sans formation spécifique. Mais en revanche, le don en mathématique demande un accompagnement, un bagage particulier qu’il faut acquérir, et qui pourrait justifier, au sein du public, de créer des systèmes d’accompagnement des enfants les plus doués au lieu de maintenir toujours le niveau au plus bas.

Certes, mais qu’en est-il des motivations de ceux qui, aux États-Unis, tiennent ce genre de discours et ont brandi « The Bell Curve » comme un étendard… Ce sont ceux-là même qui veulent la fin de toute protection sociale et la multiplication des ghettos blancs surprotégés… Les pires des conservateurs !

Je suis d’accord. Les deux auteurs de « The Bell Curve » avaient des motivations politiques proprement inacceptables, et c’est bien ça qui fausse le débat. D’un autre côté, lorsque la National Science Fondation reçoit aux États-Unis une proposition pour étudier les résultats de test de QI sur des populations d’origine ethnique et sociale différentes, celle-ci est refusée lors d’un vote à cent trente-deux voix contre une seule. C’est inacceptable, car c’est refuser de considérer une réalité parmi d’autres. Pourquoi ne serions-nous pas des animaux libérés, capables d’assumer nos différences ? Ce n’est pas le test qui crée le problème du racisme, il n’en est qu’un révélateur… Le problème est en amont du test, et c’est à ça qu’on devrait réfléchir pour s’y attaquer…

C’est un problème très américain, ce qu’on appelle le politiquement correct, bien plus fort aux États-Unis qu’en Europe…

Aux États-Unis, ce ne sont ni les moralistes ni une église, pas même les dingos religieux qui mènent la censure, non, c’est le politiquement correct. La National Science Fondation n’a pas le droit d’enquêter sur certains thèmes, et vous n’avez pas le droit de dire certaines choses… Tout ça le rend nerveux. Ce serait une très mauvaise nouvelle s’il y avait vraiment de fortes différences dans le potentiel humain liées à la race, pourquoi ne pourrait-on pas y regarder de plus près ?

Vous croyez au progrès ?

Non, non, pas au progrès en soi, parce que cela suggère que les choses pourraient s’améliorer toutes seules. Mais la science peut améliorer notre éclairage, notre compréhension des problèmes. On crée des lampes de plus en plus puissantes pour mieux voir dans ce monde obscur. Mais le problème, c’est que, quand on augmente l’éclairage, on voit de plus en plus de trucs effrayants autour de nous, et qu’on ne veut pas les voir ces trucs… Moi, au contraire, je pense que nous devrions les affronter de face.

De façon co-évolutionniste…

La co-évolution, oui, cette idée qui va plus loin que l’évolution en posant l’importance de la coopération m’intéresse.

Dans le quatrième tome de la série d' »Hypérion », justement, les machines humanoïdes aux capacités folles du Technocentre sont les véritables monstres de l’histoire, les seuls — au contraire d’autres, les cybrides, machines nourries d’humain — totalement inaccessibles au sentiment d’humanité…

Ce que je stigmatise là, justement, c’est la stagnation, l’immobilisme. Dans cette histoire, ces partenaires de co-évolution avec l’humanité que ce sont les enfants de la Vie Artificielle ont choisi de ne plus être que des parasites au lieu de se mettre en symbiose avec l’humanité et d’avancer avec elle. La frange d’Albédo de ce Technocentre n’a plus qu’un objectif : que l’humanité ne bouge plus, n’évolue plus, et il a trouvé un allié sur cette voie qu’il lui permet de parasiter l’humanité grâce au cruciforme : l’Église.

Cela veut donc dire que la co-évolution peut être ou ne pas être symbiotique…

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Yeaaah ! Et c’est ça qui passionne dans les recherches de Vie Artificielle, et dans leur élevage de petites bestioles mécaniques ou virtuelles. La question, c’est : comment cela fait-il pour survivre ? Les programmes autonomes de Tom Ray n’ont pas besoin d’être longs pour se mêler ou s’opposer entre eux pour évoluer. Ils se volent leur élément reproducteur, ou fonctionnent comme des parasites. Le Technocentre n’est pas le mal, il a juste besoin de la race humaine pour exister, il a besoin de nous contrôler, nous limiter, nous maintenir en un certain état pour profiter de nous comme un parasite. Cela n’a rien à voir avec le monstre de Frankenstein. Les machines sont fabriquées, avec une mission. Elles n’évoluent pas. Les histoires de machines qui deviennent des entités tueuses ne m’intéressent pas, parce que les ingénieurs sont des gens très prudents et très conservateurs; ils prévoient les pannes, leurs ponts ne vont pas s’écrouler même si vous leur faites supporter cinq fois le poids autorisé ; le moteur du bateau que vous démarrez ne va pas sauter vous tuer et sauter dans l’eau ; et je pense qu’il en sera de même des robots et de n’importe quelle machine que nous fabriquerions directement sans en prévoir une véritable évolution.

D’un côté vous dites : « laissons faire, ne contrôlons pas, et que les machines de la Vie Artificielle » évoluent seules avec leur environnement, et de l’autre vous racontez le Technocentre comme la pire chose imaginable née de l’évolution des machines et du cyberspace sans contrôle humain, comme une chose qui détruit l’essence même de l’humain…

Oui, c’est paradoxal. Mais je n’ai pas cherché à faire un conte préventif. Une belle fin, ce serait par exemple une race humaine qui aurait réussi à combiner l’ingénierie génétique et la création d’intelligences autonomes, en symbiose avec elle, pour son propre développement. Il y a aussi cette idée présente dans le poème de John Keats, « Hypérion », qui m’a servi de point de départ, cette idée d’une nouvelle forme de vie, hybride, mutante, qui décide qu’il est temps de partir vers un autre monde, une autre vie, malgré la résistance violente de vieilles formes de vie… En un sens, dans le roman, le Technocentre et l’Église représentent tous deux de vieilles formes de vie, réactionnaires.

Alors, y a-t-il un message ? Faut-il laisser faire ? Peut-on laisser faire sans une éthique de l’action ?

Encore une fois, il ne s’agit pas d’éthique, mais de conscience, dont la conscience des conséquences inattendues des lois et décisions politiques. Car les effets les plus puissants sont toujours les effets non prévus, les effets pervers. L’exemple des autoroutes aux États-Unis est frappant. Eisenhower aimait les autobahns allemandes. Après la Deuxième Guerre mondiale, il a lancé un vaste programme de construction d’autoroutes entre États, le plus gros projet d’ingénierie jamais vu sur Terre. Il pensait que toutes les autoroutes devaient s’arrêter aux frontières des villes, parce que les bombardements avaient pu les détruire en Allemagne sans que les villes n’aient été touchées. Mais il y a eu une pression terrible des entrepreneurs des villes, qui voyaient ainsi s’échapper de colossales subventions. Finalement, les sénateurs ont dit : « O.K., laissez les autoroutes entrer dans les villes », et c’est ainsi que les autoroutes ont littéralement créé d’immenses séparations entre sous-villes et autres ghettos… Les quartiers se sont créés à partir de ces immenses frontières autoroutières, selon les divisions ethniques et raciales. D’autres gens sont partis alors en banlieue, pour être tranquilles, et c’est ainsi qu’on a tué les villes américaines. Personne n’en a jamais débattu. L’univers est ainsi régi qu’un effet pervers de la construction des autoroutes a créé l’un des plus grands cancers de l’Amérique.

Après, les grandes sociétés de bus se sont installées à l’extérieur des villes… L’effet pervers s’est nourri de lui-même comme une boule de neige…

Ce que j’adore dans « Roger Rabbit », le toon qui se mêle au monde réel, c’est qu’il veut détruire les « cable cars », tandis que le méchant rêve de faire de belles autoroutes avec plein de jolies pompes à essence partout…

Quoi qu’on fasse pour maîtriser le futur, ça ne peut que se retourner contre nous ?

Il ne faut pas confondre le projet impossible et dangereux de maîtrise du futur et l’idée de tout faire pour préserver ce à quoi nous tenons le plus en tant qu’êtres humains. J’adore Paris. Le premier jour de mon arrivée à Paris, j’ai marché dans ses rues pendant huit heures. Malgré les problèmes de trafic, c’est une ville magnifiquement humaine, à une échelle humaine. Dans les villes américaines, c’est impossible de se promener ainsi. Évidemment, je pourrais vivre à Santa Fe, qui est l’une des rares villes importantes à avoir su préserver un cachet, car elle ne s’est pas entièrement dédiée au dieu automobile. Nous devons comprendre les terribles conséquences de bien des législations aux États-Unis. Chez nous, les lois sur l’intégration, avec cette volonté de mettre plus de minorités dans les écoles, partaient d’un bon principe, mais elles ont eu pour effet de créer un nouveau climat de racisme, et de créer des citoyens de seconde zone. Le fait d’accueillir des étudiants de niveaux très disparates a créé des jalousies et des frustrations. Paradoxalement, lorsque j’ai commencé à enseigner, dans les années 60 et 70, l’intégration était plus forte dans les lycées. Car, vu leur niveau élevé, personne ne pouvait remettre en cause la présence des blacks dans les lycées de qualité. Ils étaient moins nombreux, mais bien mieux intégrés. La solidarité entre des populations de toutes origines était beaucoup plus facile. Maintenant, les noirs restent entre eux, dans leurs propres lotissements, dans des environnements assez désastreux. L’une des conséquences involontaires de cette volonté politique de forcer l’intégration a été de créer encore plus de ségrégation. Ce qui nous rend humains, c’est la possibilité de vivre dans de vraies villes, qui ne soient détruites ni par le racisme ni par la voiture… De pouvoir se promener, et de pouvoir se parler, quelle que soit la couleur de notre peau… C’est cela qu’il faut préserver, or toutes ces lois pleines de bonne conscience, en voulant forcer la porte et tout contrôler, ne font que détruire cette humanité.

L’essentiel à préserver, finalement, c’est donc l’empathie, la façon qu’on a tous de se mettre dans la peau de l’autre quelle que soit cette peau, noire ou blanche, homme ou hybride homme-machine…

Tout à fait. Pour moi, l’empathie est beaucoup plus importante que l’intelligence pure. À la limite, je dirais que l’empathie est la forme supérieure de l’intelligence. Quand j’étais prof, j’étais passionné par les enfants empathiques. Il y a des études qui montrent que les enfants les plus intelligents sont le plus souvent les plus sensibles, les plus empathiques. On connaît tous des gens très brillants qui n’ont, au fond, aucune intelligence de vie. Faire passer des tests de QI à des enfants, ce n’est guère fiable en vérité, et cela peut devenir dangereux. Alors, un jour, j’ai suggéré une nouvelle méthode pour mesurer l’intelligence d’enfants de six ans, ceux qui ont vraiment besoin d’être stimulés. J’ai dit : « voilà, on pourrait leur montrer un film où, sur les bords de la banquise, on abat des phoques à coup de bâton ». Mes interlocuteurs ont crié au fou, et j’ai précisé mon raisonnement : la première fois, tous les enfants vont être bouleversés, ils vont pleurer, cela va être très dur. Tous aiment ces animaux avec leurs grands yeux. Lorsqu’on leur repassera le film, deux semaines plus tard, certains gamins seront encore bouleversés, tandis que d’autres regarderont déjà ailleurs. Et si on y revient une nouvelle fois, un mois après, on verra des groupes se former pour réagir, se poser la question de savoir s’il existe des gens qui se sont donné pour mission de protéger ces animaux, se demander comment écrire aux députés pour leur demander d’agir pour arrêter le massacre des phoques. Ces enfants qui agissent sont ceux qui possèdent empathie et intelligence. Ils ressentent la douleur des autres. En faisant des tests d’empathie comme celui-là, on trouverait sans doute les gamins au QI élevé. Mais personne, évidemment, ne va faire un truc pareil…

L’idée d’empathie est au coeur des livres de Philip K. Dick…

Je n’ai pas tout lu de Dick. Certains de ces bouquins ont été très importants pour moi quand j’étais un jeune lecteur de SF ; et je pense que je n’étais pas assez mûr pour tout comprendre, quand le mur commence à se dissoudre, et la séparation entre les personnages et ce qui les entoure commencent à se faire jour, je ne comprenais pas du tout ce qui se passait. Maintenant je comprends mieux, la façon dont il s’accrochait à l’empathie, et puis sa passion pour un certain type de femmes, aux cheveux noirs, qu’il épousait de plus en plus jeunes… C’était un personnage très étrange…

Et toute la partie mystique du roman, l’importance de la religion ? Vous avez beaucoup lu pour nourrir ce côté de vos histoires ?

Oui, j’ai fait beaucoup de recherche pour nourrir ce côté de mes romans, notamment sur le Vatican. Mais toutes mes recherches naissaient toutes seules à partir du territoire de John Keats. C’est bien pourquoi l’écriture des quatre tomes d' »Hypérion » a été si agréable, j’inventais à partir d’un socle, sur au moins huit niveaux de réalité : sérieux ou blagueurs, avec des références, des clins d’oeil, des délires personnels, etc. J’ai appris par exemple que Keats avait été amoureux d’une femme qui se nommait Fanny Brown, qui l’a aidé à concevoir l’un de ses personnages, un monstre femelle du nom de Lamia. C’est ainsi que j’ai créé mon propre personnage, Brawne Lamia, en déviant, en extrapolant à partir de l’histoire véritable. Les lecteurs familiers de Keats auront peut-être saisi l’indice, et les autres non, ce qui n’est vraiment pas important, car il y a plusieurs lectures possible du livre…

Bon, au départ, il y a L' »Hypérion » de Keats, mais après, l’histoire a évolué très loin…

Oh, j’ai tellement volé à Keats ! J’ai volé le titre, les thèmes, les dieux, l’évolution, ce qui arrive aux dieux qui ne veulent pas quitter la scène, etc. J’ai adoré tous ces vols, mais il fallait que j’aille dans mon propre territoire tôt ou tard… Et j’y suis allé.

Bouddha
Et le bouddhisme, il est très présent dans « L’Éveil d’Endymion », non ?

Oh… J’espère que je n’ai pas été trop loin dans ce sens ? Que ce n’est pas trop présent par rapport à l’ensemble ?

Non non. Surtout, le message me semble cohérent. Le bouddhisme, tel qui apparaît transmuté dans votre roman, est une sorte de matérialisme spirituel, au fond plus proche du surréalisme, qui est tout sauf une religion, que du christianisme…

Oui, parce que le christianisme est de tradition platonicienne, il a absorbé Platon. Or pour moi le grand mal vient du dualisme né en philosophie avec Platon. Le dualisme a été la plus grande source de malheur de la civilisation occidentale. Le dualisme entre corps et esprit pousse l’humanité à se détruire… Alors oui, le bouddhisme se définit au contraire comme une unité du corps et de l’esprit, ce qui lui donne ce côté mystique. Dans « L’Éveil d’Endymion », le bouddhisme zen dans sa version la plus libre est un contre-pouvoir évident au fanatisme de la hiérarchie catholique et du Vatican, mais ce n’est que l’un de ces contre-pouvoirs parmi d’autres.

Il y a également un petit côté zen dans l’idée de ce « vide qui lie », de cet espace hors l’espace qui pourrait permettre à toutes les formes de vie de communiquer…

Oui, c’est une sorte de rêve, à l’antithèse de ces visions de l’alien comme des dieux méchants… Cette idée du vide qui lie est fondée sur l’espace de Planck, sur l’unification des choses au niveau quantique. Je me suis amusé d’une hypothèse scientifique pour faire ce rêve d’un espace qui permettrait la connexion entre toutes les races de l’univers, une sorte d’enregistrement émotionnel de l’intelligence empathique…

Toujours cette façon que vous avez de passer de la science, en l’occurrence la physique quantique, à la métaphysique, au contraire du New Age qui part de la métaphysique pour fonder son savoir…

Je n’ai aucun respect pour cet autre point de vue, qui se trouve de façon caricaturale, plus encore que dans le New Age, dans le Créationnisme. Lorsque j’étais enseignant, j’avais des parents qui étaient de ces groupes religieux pour lesquels le monde est vieux de 6 000 ans, selon la lettre de leur lecture de la bible. Des gens qui ne comprennent absolument pas l’essence de la science. Non, ils ne doutent pas… Ils partent de leurs certitudes toutes nues, et croient que le rôle de la science est de conforter ces certitudes. Ils tiennent des propos abradacabrants contre l’évolution, ils refusent l’idée que la Terre puisse être vieille de quatre à six milliards d’années malgré l’abondance de preuves réunies par les scientifiques. Leur vision de la science se résume à leur évidence : il y a ces chemins de dinosaures au Texas, où l’on retrouve aussi des empreintes humaines, alors pour eux c’est la preuve que les hommes et les dinosaures coexistaient il y a moins de 6 000 ans ! Que ces traces soient séparées de millions d’années, et qu’elles se retrouvent dans la même couche en raison de glissements de terrain, ils ne veulent pas le savoir. Ils ont trouvé leur évidence, le reste n’a pas d’importance. Le pire, c’est qu’ils mettent leurs bêtises dans la tête des gamins, et qu’après, moi, j’essayais de leur enseigner des bases d’esprit scientifique, un peu de doute… Or aujourd’hui, dans l’école américaine, vous êtes obligés de vous agenouiller devant toutes les croyances, vous ne pouvez pas leur démontrer que leurs présupposés n’ont aucun sens, sauf à prendre un procès…

Il y a un scientifique chilien que je respecte beaucoup, Francisco Varela, qui se revendique comme bouddhiste. Mais pour lui, le bouddhisme n’est pas un dogme comme celui des créationnistes, même pas une religion, mais une pratique du corps et de l’esprit. Il a d’ailleurs co-écrit un livre où il montre la façon dont ce bouddhisme peut se marier à un certain esprit scientifique non réductionniste. Au fond, vous n’êtes pas loin de cette vision, qui préfère l’immanence à la transcendance ?

Je n’ai pas eu la chance de rencontrer l’illumination, et ma forme de méditation est à l’opposé de la méditation bouddhiste. Je suis hyperactif, je n’arrive pas à rester assis longtemps. Au lieu de faire le vide dans mon esprit, je m’efforce de le remplir le plus possible pour que se dégagent de nouvelles perspectives. Pour écrire, parfois, j’essaye de sortir de moi-même, de me mettre par exemple dans la peau d’une femme. Je ne suis pas très bon pour me vider la tête. Il n’y a guère que la musique, et pas n’importe laquelle, qui arrive à me vider un peu la tête. J’ai l’impression que la musique gomme une partie de mon cerveau, de mon langage, que ça me libère et qu’alors je me relaxe un peu.

Quel type de musique ?

La musique classique et un certain type de jazz. Le jazz, surtout, me relaxe, car il ne passe pas par un langage que je maîtrise… Il propose une structure si loin de la mienne qu’il peut me détendre. Comme le disait John Updike, « Je ne suis ni musicien ni religieux, mais chaque fois que je pose mes doigts quelque part, c’est dans l’espoir d’entendre un accord ». Cette phrase me décrit bien : je n’ai pas de religion, pas d’idéologie en lesquelles croire, alors je crée mes propres trucs, mon propre système mythique. C’est comme quand j’étais au collège. Tout le monde prenait de la drogue, et puis s’asseyait pour écouter du rock, comme si le rock pouvait un tant soit peu redonner de la structure aux cerveaux dézingués par la drogue… Comme s’il fallait se laver l’esprit de ses propres structures mentales, puis s’accrocher à une structure autre, musicale, pour se relaxer et partir ailleurs…

Vous voyagez ?

Pas assez. Avant, je voyageais beaucoup plus pour nourrir mon travail. Là, par exemple, je viens de finir un livre sur Hemingway , et je n’ai pas réussi à partir pour Cuba, alors qu’auparavant, si j’avais écrit un livre sur le Dracula historique, c’était justement pour passer du temps à le traquer dans les montagnes de la Transylvanie !

Vous êtes allé en Transylvanie ?

En Roumanie, oui. Mais pas à Cuba. J’ai fait des préparatifs pour aller à Cuba, mais j’ai commis une erreur en commençant par mener des recherches très approfondies sur le Cuba des années 41 et 42 : au lieu de me rendre physiquement à Cuba, je me suis perdu corps et âme dans les recherches… J’étais si profondément plongé dans mon histoire que je ne voulais plus qu’une chose : me rendre dans le Cuba de 1942, et pas le Cuba contemporain… Résultat : je n’ai pas vu du tout Cuba. Finalement, j’ai décrit Cuba à la façon d’Edgar Rice Burroughs ou Raymond Roussel, décrivant avec mille merveilles de détail l’Afrique sans jamais y avoir posé les pieds…

Vous n’êtes donc pas qu’un écrivain de SF…

Non, mais je ne saurais dire quelle sorte d’écrivain je suis. J’ai écrit des livres que personne n’a su classer, « L’échiquier du mal » par exemple. On y trouve pas mal d’éléments d’horreur et de fantastique, mais aussi du roman historique, de la télépathie. Je me souviens de la réaction de mon éditeur quand il a découvert le livre, il a levé les bras au ciel et il a crié : « Mais Dan, on ne sait pas ce que c’est que ce livre, c’est inclassable, on n’en veut pas ! »… Mon prochain bouquin sera sur l’espionnage. Actuellement, j’écris sur les accidents, je reconstitue des accidents pour les assurances. J’ai vu par exemple les enquêteurs de l’accident de la princesse Diana, sur lequel on nous a raconté beaucoup de bobards… En étudiant ce genre d’histoire, on découvre des trucs vraiment très bêtes et évidents, mais qui passent à la trappe parce que trop communs… C’est clair, par exemple, que la princesse et ses amis n’avaient pas mis leur ceinture de sécurité, sinon ils seraient encore en vie. Tout ça n’est guère passionnant, mais bon, au moment où je vous vois, j’en ai plein la tête de ces histoires idiotes d’accidents de voiture et d’assureurs que ne payent que pour les accidents les plus stupides, alors je vous en parle…

Au fond, vous êtes une sorte d’observateur actif de l’espèce humaine ?

Yeah…

Votre deuxième nom, c’est Albédo (NDLR : le grand méchant du Techno-centre dans « L’Éveil d’Endymion »)

J’ai trouvé ce nom dans des textes de Darwin…

Mais l’héroïne du roman, en tant que fille de Brawne Lamia et du cybride de Keats, elle porte en elle de l’humain, mais aussi de la fibre de machine, non ?

Oui, en théologie, Jésus est un pont entre Dieu et l’humanité. Elle, son rôle en quelque sorte, c’est de réconcilier ces deux formes de vie coévolutionnaires, le Technocentre et l’humanité… C’est la seule qui peut réaliser la connexion entre tous les êtres doués d’empathie

Et les Extros, quelle place ils tiennent dans ce schéma ? Ces humains qui ont évolué ne sont-ils pas quelque part entre l’humanité et le Techno-centre ?

Les Extros, ce sont des êtres humains qui ont choisi d’évoluer de leur côté, en s’adaptant aux planètes qu’ils trouvaient dans l’espace. D’ailleurs, le dernier truc que j’ai écrit à partir d' »Hypérion », et qui est à paraître dans une anthologie de Robert Silverberg, concerne ces Extros, ces humains qui, de par leur choix d’évoluer en symbiose à leurs nouveaux environnements, ont ressemblé de moins en moins à des êtres humains avec deux bras, deux jambes, une tête, etc. Et c’est à cause de cette évolution qu’ils épouvantent l’Église. Ce que je dis au travers de ces Extros, c’est que, laissé à lui-même dans l’univers, l’homme s’adapterait sans doute à l’environnement le plus courant qui n’est ni terrestre ni planétoïde, il s’adapterait à l’espace, à ces merveilleux vents d’énergie qui attrapent la lumière… Ces Extros n’ont que 800 ou 1 000 ans, mais ils commencent à s’adapter à ces coins sombres entre les étoiles, ils développent de nouvelles peaux, de nouveaux membres ou de nouveaux sens, ils n’ont plus besoin de parler pour se comprendre. Ils évoluent hors de l’histoire, dans un ailleurs incompréhensible par les mots. Ils n’ont pas gardé l’enveloppe corporelle de l’humanité, mais ont préservé son essence, et c’est pourquoi ils terrorisent l’Église qui, à force de protéger l’enveloppe, l’apparence, a détruit l’âme des hommes, leur faculté d’empathie. C’est ça, pour moi, le futur de l’humanité.

Propos recueillis par Ariel Kyrou et Jean-Pierre Simard.

Photos – Une : Cliff Grassmick D.R.; ADN, jlmaral (cc); Robot jouant au ping-pong, Humanrobo (cc); The Hand of Buddha, Vincent van der Pas (cc)


 

Les Cantos d'HypérionCycle Hypérion et Endymion – Dan Simmons. 1989-1997
Hypérion
et La Chute d’Hypérion forment le récit intitulé Les Cantos d’Hypérion, tandis que Endymion et L’Éveil d’Endymion en constituent la suite, intitulée Les Voyages d’Endymion. L’ensemble du cycle est considéré par certains comme une des œuvres majeures de la science-fiction, étant donné l’originalité de l’histoire, la complexité de l’univers, la psychologie raffinée des personnages, et les questions cruciales qui sont abordées.

Né dans l’Illinois en 1948, Dan Simmons voit se dessiner sa vocation d’écrivain en découvrant Jack Vance. Professeur de littérature pendant une dizaine d’années, il écrit ses premières nouvelles et se fait remarquer par le célèbre anthologiste Harlan Ellison. Fort du succès critique et commercial de ses premiers ouvrages, il quitte l’enseignement et publie bientôt le cycle d’Hypérion, qui renouvelle les codes du space opera et lui vaut le prix Hugo.
Dan Simmons construira par la suite une œuvre naviguant entre la science-fiction, le polar, l’horreur et le fantastique.

Jean-Rémi

New Media journalist and Publisher

2 pensées sur “Rencontre avec Dan Simmons, le maître d’Hypérion

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