William Gibson, vagabond des limbes


W.Gibson
On ne présente plus Mister William. Avec son roman, Neuromancien (1984), il a lancé sans le vouloir, un pavé dans la mare de l’informatiquement correct. Auréolé des prix Hugo et Nebula, l’ouvrage culte va nourrir la cyberculture naissante et son imaginaire cyberpunk. Paradoxalement, le Deus ex-machina de cet univers n’a rien d’un Blade Runner. Rencontre avec un visionnaire neuromantique qui croît à la poésie numérique.

Jean-Rémi Deléage : Quel effet cela vous fait-il d’être considéré comme le père du mouvement cyberpunk ?


William Gibson : On m’a collé l’étiquette cyberpunk. Mais les « Gibsons » qu’on retrouve sur le Web, n’ont parfois rien de commun avec moi, avec ce que je suis vraiment. Parfois même, ces « Gibsons » vivent leur vie de façon très indépendante !

Qu’est-ce que vous a appris l’expérience de Johnny Mnemonic au cinéma ?


La production de Johnny Mnemonic à été très problématique. Le résultat n’est pas exactement ce que j’attendais. La partie électronique de la production, la mise en image du cyberespace était captivante. Mais ce qui est étonnant, c’est qu’entre le moment ou nous avons conçu les moyens pour le faire et le moment ou cela fut achevé, les outils étaient déjà obsolètes. Je pense que nous sommes loin d’avoir découvert tout ce qu’il est possible de faire avec la technologie numérique. Nous sommes comme les inventeurs du cinéma qui pouvaient difficilement imaginer ce que leur outil allait devenir. Nous n’avons pas encore réalisé la dimension poétique du numérique.

De quelle poésie parlez-vous ?


Je pense que nous ne pouvons pas encore le savoir. Quelqu’un qui n’aurait jamais vu un film ne pourrait pas connaître le pouvoir du montage cinématographique. Cela demande des concepts, un inventeur. Eisenstein a été capable d’articuler le pouvoir du montage et alors tout le monde a compris. Avant, cela n’existait pas, même en termes de vocabulaire.

Pouvons-nous essayer d’imaginer quelques pistes ?

Oui, nous pouvons voir quelques options, mais le véritable développement de nouvelles formes artistiques numériques demandera de l’expérience. Lorsque l’on monte deux images ensemble, cela crée une troisième chose. On peut penser que la multiplication très rapide des ordinateurs dans le monde fait que cette évolution va venir très vite. Cependant, je crois qu’il est difficile d’imaginer ce que sera l’informatique, même dans dix ans.

Gibson-Mosaic

Avec le recul, quelle serait votre définition du Cyberspace ?


Ma définition originale en 1981, alors que je travaillais sur ce concept, concernait l’ensemble de toutes les informations détenues par tous les ordinateurs du monde. Mais elle ne prenait pas en compte la nature très démocratique de cette interconnexion. Dans le Neuromancien, il y a quelque chose qui ressemble à l’Internet, que j’ai appelé la « matrice », mais dans un sens très institutionnel, un réseau dominé par les multinationales, où il n’y avait que très peu de place pour la connexion individuelle quasi gratuite. Dans « Idoru », le livre[1] que je viens de publier, j’ai essayé d’imaginer un monde dans lequel le Web est devenu beaucoup plus rapide, plus efficace et plus accessible. Une chose que nous devrions voir très rapidement arriver, c’est la traduction automatique instantanée.

Pensez-vous que les gens soient conscients de cette mutation, qu’ils comprennent à quel point les échanges humains sont en train d’émigrer vers le monde électronique ?


Je pense que la popularisation des concepts autour du cyberespace sert pour décrire l’ensemble des activités de notre civilisation qui se passent dans ce nouvel espace, l’argent, les banques, la bourse, l’échange d’informations… Et ça, c’est un changement qui date de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, lorsque les Américains et les Anglais ont développé des systèmes informatiques pour craquer les codes secrets allemands.

C’est peut-être parce que c’est tellement récent que nous avons du mal à en intégrer le concept. Je repense à cette anecdote à propos des émeutes de Los Angeles…


Ah, oui, les émeutiers, dans une rue qui volent toute la hi-fi, ou même des canapés et qui laissent intacte la vitrine du magasin Apple, rempli d’ordinateurs portables. Mais je pense qu’il va y avoir des développements qui vont rendre cette technologie beaucoup plus accessible, notamment les interfaces naturelles. La raison pour laquelle je n’utilise pas l’Internet moi-même, c’est que je n’ai pas envie de me casser la tête pour apprendre les manipulations techniques pour me brancher. Il n’y a aucune raison que l’utilisation des réseaux ne soit pas aussi simple que d’ouvrir son réfrigérateur. Je pense que lorsque l’interface sera vraiment élégante, elle sera devenue invisible.

Comme dans Johnny Mnemonic, avec les data-glove ?


Non, ça, c’était plutôt parodique, une vision comique. En général, la technologie de l’interface vous ne la voyez pas. Je pense que dans l’info-capitalisme, la partie matérielle s’estompe : ce qui compte c’est la partie logicielle. D’ailleurs il n’y a de bénéfice pour personne à maintenir l’ordinateur comme outil d’élite.

Torley-Cyberpunk-city

Outre l’aspect mercantile, n’y-a-t-il pas un problème culturel, un manque d’imagination, comme le montre la métaphore des inforoutes ?


Oui, c’est une métaphore très pauvre. L’Internet n’est pas une autoroute pour faire du shopping. C’est une proposition très organique. La rhétorique de l’inforoute, plus que toute chose, reflète le désir de faire de l’argent avec ce phénomène étonnant, de transformer tout ça en supermarché. D’ailleurs, aux USA, lorsque vous essayiez d’en expliquer le principe, les businessmen vous disaient « ouah, je vais essayer d’acheter des actions de ce truc », ce qui est absurde en soi, on ne peut pas acheter de l’Internet. Il y a quelques années, alors que j’essayais d’en parler à des responsables de compagnies de téléphone, ils m’ont regardé avec horreur : « Mais c’est affreux, ça ressemble à des communications longues distances gratuites ! »

Voyez-vous une différence entre le business multimédia et la cyberculture ?


Je pense que tout ça va croître ensemble, comme avec la télévision. Des écrans qui peuvent montrer et masquer ?
Oui, c’est une métaphore intéressante concernant cette technologie. Je suis toujours fasciné par les débats entre ceux qui pensent que cette technologie va augmenter notre capacité à communiquer et ceux qui pensent le contraire. Je crois que les deux points de vue ne s’excluent pas. Mais là ou j’en suis de ma vie, je n’ai pas besoin de plus d’inputs. Il y a déjà tellement d’informations que je ne peux pas traiter. Si j’allais en ligne, je serais débordé. J’ai des copains qui se sont « évanouis » dans l’Internet, avec assez de bonheur pour eux d’ailleurs, mais ils sont comme hypnotisés, ils y passent beaucoup de temps. Je ne pense pas que c’est une bonne chose pour un écrivain. D’ailleurs la nature de mon travail c’est de m’asseoir devant un ordinateur. A la fin de la journée, j’ai envie de faire de la bicyclette ou de me balader dans un jardin, et non rester devant mon écran. Comprenez que je n’y suis pas opposé, je suis même très enthousiaste. Peut-être quand je prendrai ma retraite…

Quelles sont vos références préférées. J’ai entendu parler de Tarkovsky, Godard, Möebius…


Je suis un écrivain très visuel, donc très sensible à tous ceux qui créent des images. J’aime Alphaville et La Jetée de Chris Marker. Comme le remake de Terry Guillian, l’Armée des 12 singes.

Pourquoi dites-vous que la science-fiction ne doit pas être considérée comme de la vraie fiction ?


Je pense que le futur n’est jamais comme le décrit la science-fiction. Le rôle de la SF, dans cette fin de l’ère moderne, consiste peut-être à nous donner un moyen de prise sur le présent. Je pense qu’il est très difficile de coopérer avec le présent, et la SF peut nous aider à comprendre ce qui est imployé dans le présent. La chute du mur de Berlin, l’avènement du Sida, l’explosion de l’Internet, sont des scénarios de SF et pourtant ils sont vrais.

Revenons à la poésie, qui semble guider votre recherche.


Pour créer des univers de fictions, je pars plus de mon intuition que de ce qui est logique, car pour moi le monde dans son ensemble est illogique. Quand j’ai commencé à m’intéresser aux ordinateurs, je n’y connaissais rien, mais j’aimais bien le principe de l’interface, donc j’ai déconstruit le langage informatique et l’ai reconstruit à ma façon pour montrer ce que la technologie pourrait devenir. Et ce que j’ai imaginé a, en retour, commencé à influencer ceux qui fabriquent les machines. Tout ça n’a rien de rationnel.

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Certains chercheurs en robotique rejoignent les auteurs de SF, affirmant que nous ne sommes plus très loin du croisement irréversible entre l’homme et la machine. Qu’en pensez-vous ?


A un certain point, nous y sommes déjà. Nous humains, sommes déjà mi-homme, mi-machine, des sortes de cyborgs. Grâce à la technologie, je n’ai jamais eu la polio. La vaccination, les appareils dentaires, les simulateurs cardiaques, l’allongement de la vie, tout cela montre que nous ne sommes déjà plus une forme animale naturelle. Nous sommes déjà autre chose, une espèce hybride. Notre technologie est passée sous la peau, elle entre intimement dans notre corps. Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose à faire contre cela, on ne reviendra plus en arrière. De toute façon, lorsqu’une technologie apparaît, elle offre des possibilités et cause des problèmes, mais ce n’est pas le Parlement qui le décide. Ce qui est important en revanche s’est de s’interroger sur les implications « morales » de ce changement.

Est-ce une des raisons qui vous fait écrire ?


Je pense qu’il est possible de voir n’importe quelle histoire de fiction comme un moyen d’avertir les lecteurs sur quelque chose. Encore faut-il en avoir la possibilité. Je pense qu’il serait très difficile d’expliquer à nos grands-parents ce qu’il y a de cauchemardesque dans le monde de 1996 ! Si j’avais un moyen de téléphoner dans le passé et que j’appelle quelqu’un en 1960, il me dirait peut-être : « Alors mec, ça ce passe comment en 96. Est-ce que l’on vit sur la lune ? » « Heu, non, nous y sommes allés, mais… » « Est-ce que la révolution sexuelle est arrivée ? » « Bah, pas exactement… » Il y a un côté chaotique dans les événements, et la SF présuppose une capacité de prédiction. Je crois que ce qui compte c’est d’arriver à rendre le présent plus tangible. Le présent est devenu fantastique. Les germes du futur sont avec nous, même s`il n’est pas sûr que l’on soit capable de les reconnaître.

Vos livres sont devenus une référence. Avez-vous conscience de la responsabilité que cela implique ?


Pas vraiment. Encore une fois, ce que je décris est déjà là. Les gens qui ont une certaine sensibilité le sentent. Cependant, en décrivant plusieurs tendances radicales, on peut faire voir certaines choses. Cette perception caractéristique de notre époque qui se manifeste lorsque l’on en prend conscience avec profondeur, le philosophe Frederic Jameson, l’appelle le post-modernisme ultime (post-moderne sublime) qu’il définit comme la crainte simultanée de l’effroi et de l’extase. Et je crois que ça décrit assez bien ce que je tente de faire dans mes fictions.

Que pensez-vous du projet Corbis de Bill Gates, d’une bibliothèque d’images du monde, disponible sur l’Internet ?

Ah… ça sera gratuit ?

Non !


Ah, alors ce n’est pas une bonne idée (rires). D’ailleurs vous savez, j’ai un ami qui publie sur l’Internet tous ses romans avant de les publier sur papier. Il me dit que c’est une excellente publicité ! En ce qui me concerne, je crois que ça me serait égal.

Si vous aviez la possibilité de voyager dans le temps, où iriez-vous ?


Oh, sans doute à Londres, dans les années 1840. Je pense que la révolution industrielle est la chose la plus proche de ce qui nous arrive aujourd’hui, cette immense convulsion. J’imagine les gens qui ont vécu pendant des centaines d’années dans un petit village. Un matin, quelqu’un se présente et dit : « Voilà nous avons inventé une technologie qui aboli le temps et l’espace, ça s’appelle le train. » Maintenant, vous pourrez relier telle ville plus vite que le cheval. C’est le même choc que nous vivons aujourd’hui. Et maintenant que nous sommes si habitués à la technologie, je me demande si nous pourrions encore dire non…

Propos recueilli par Jean-Rémi Deléage. (1998)

[1] – Idoru, raconte l’histoire d’un homme qui tombe amoureux d’une présentatrice de synthèse sur la télévision japonaise. Il en devient fou, sans se rendre compte que derrière l’image adorée, il n’y a qu’un logiciel. Avant même que le livre ne soit publié, une agence de mannequin japonaise venait de créer une jeune fille de synthèse aux mensurations idéales, dont on a construit de toutes pièces la personnalité (sa date de naissance, jusqu’aux goûts culinaires de ses parents imaginaires.) Elle a déjà plusieurs contrats pour tourner dans des films publicitaires…
Ouvrages de William Gibson chez J’ai Lu :
Neuromancien, Comte Zéro, Gravé sur chrome, Mona Lisa s’éclate, Lumière virtuelle.

Pour une première piste concernant les centaines de sites consacrés à Gibson.

Photos : Frédéric Poirot (cc), Hiro Sheridan (cc, Mosaique), Torley (cc), Amanda Kitts D.R..

 

Jean-Rémi

New Media journalist and Publisher

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